Connaitre, reconnaître, coexister

Le Pont est une initiative citoyenne qui propose d’offrir un espace de dialogue, de réflexion et d’action, ouvert à tous, pour œuvrer à la compréhension des points de vue

    Quand les Parisiens débattent des tueries de novembre 2015 : quel est le fin mot de l’histoire ?

    Le samedi 2 avril, alors que la jeunesse parisienne commençait à prendre la parole sur la Place de la République, Abou, Mariem, Bernard et moi saisissions l’opportunité offerte par la Ville de Paris d’organiser un débat citoyen dans le cadre de la Nuit des Débats. Notre idée était de permettre aux Parisiens qui le souhaitaient de prendre la parole pour faire leur propre diagnostic des événements tragiques de 2015 et apporter leur proposition pour améliorer le vivre ensemble.
    Vingt cinq personnes se sont ainsi réunies au Centre de Conférence de Chaligny dans le 12ème arrondissement de Paris.

    Synthèse du débat

    Le samedi 2 avril 2016, à l’occasion de la Nuit des Débats organisée par la Ville de Paris, nous avons offert aux Parisiens l’occasion de livrer et de partager leur diagnostic sur les attentats de novembre 2015 (avant et après nombre d’autres attentats aussi meurtriers un peu partout dans le monde), au-delà de l’émotion ressentie par chacun. Il s’agissait de permettre à ceux qui le souhaitaient de prendre la parole pour faire leur propre diagnostic des événements tragiques de 2015 et apporter leur proposition pour améliorer le vivre ensemble et contribuer à la prévention de tels événements.

    Deux questions leur étaient posées :
    Question 1 : Comment expliquez-vous ce qui s’est passé, par-delà les évènements eux-mêmes ? De quoi ce qui s’est passé est-il le produit ? Bref, comment analysez-vous ces tueries ?
    Question 2 : Faut-il changer quelque chose dans le vivre ensemble pour ne pas donner prise à nouveau à ce type d’événement ? Qu’est-ce que je suis prêt.e à faire localement ou plus globalement pour éviter que ne se reproduisent de tels évènements ?

    Pour chaque question, les participants avaient deux minutes et trente secondes pour exposer leur point de vue et indiquer deux ou trois mots clé ainsi qu’une phrase résumant leur propos. Les mots clé ont permis de construire des nuages de mots qui s’élaboraient au fur et à mesure du débat.

    Vingt-cinq personnes se sont ainsi réunies au Centre de Conférence de Chaligny dans le 12ème arrondissement de Paris, autant d’hommes que de femmes représentant toutes les classes d’âge de 25 à 85 ans. La synthèse de ce débat ne constitue pas pour autant l’opinion des Parisiens mais seulement celui des personnes présentes.

    **Question 1 : Comment expliquez-vous ce qui s’est passé, par-delà les évènements eux-mêmes ? De quoi ce qui s’est passé est-il (notamment) le produit ? Bref, comment analysez-vous ces tueries ?

    JPEG - 64.4 ko

    Injustice, politiques extérieures, intégration et culpabilité sont les principaux mots-clés du débat.
    Il est important de reconnaitre que « expliquer ce n’est pas excuser », car sans explication, il ne sera point possible de comprendre la source profonde des tensions.
    Pour plusieurs intervenants, ce qui s’est passé en novembre est le produit des politiques extérieures invasives des pays occidentaux qui ont eu pour nom colonisation, néocolonialisme, jeux d’influence pour l’affiliation à son bloc pendant la Guerre Froide et se sont accompagnées de toutes les formes d’accaparement des richesses naturelles dans les pays colonisés et ex coloniaux notamment. Les tueries actuelles participeraient d’une revanche contre ces grandes puissances qui semblaient invulnérables. S’y ajoutent d’autres exemples tout récents comme la déstabilisation de la Libye, le soutien technique et la vente d’armes à des régimes totalitaires, le lien avec Bachar Al Assad en Syrie - au moins aussi sanguinaire que DAECH... Le chaos né de ces interventions a généré un climat d’hostilité envers les pays occidentaux. Ces situations d’instabilité et de désordre ont fait le lit d’extrémismes politiques et religieux ici comme ailleurs. Dans le même ordre d’idée, DAECH serait le produit des injonctions contradictoires de l’Occident avec comme symptôme la survie de la prison de Guantanamo et 10 ans de soutien au gouvernement de Nouri Al Maliki qui a eu des pratiques d’oppression des minorités « Sunnites » d’Irak : occupation de régions entières de ce pays, licenciement des milliers de soldats de l’ancien régime de Saddam Hussein, la violence des soldats/et mercenaires américains.... Localement, ces exactions ont donné une certaine légitimité sociale, politique et religieuse à DAECH qui se pose comme libérateur et protecteur de cette partie du territoire.
    La deuxième idée fortement exprimée par différents participants est l’échec de l’intégration française d’une grande partie des populations issues de l’immigration. Cette absence d’intégration crée un sentiment de rejet et de stigmatisation de la part des populations immigrées. Il en résulte que même à la seconde et à la troisième génération de l’immigration, d’aucuns ne sont pas sûrs de leur sentiment d’appartenance à la France, car au quotidien, ils subissent des attitudes vexatoires relevant du racisme ordinaire : répétition de « contrôle au faciès » par la police, stéréotypes, blagues déplacées.... La montée de l’hostilité à l’égard de la population musulmane nourrit des attitudes réciproques chez certains musulmans. L’injustice sociale serait doublée d’une difficulté particulière à vivre sa religion. Enfin l’échec des politiques éducatives entraine nombre de jeunes dans une certaine « faiblesse », une perte de repères, un désœuvrement et l’isolement. Bien au delà du ressenti, certains vivent concrètement cet isolement, cette marginalisation et cette exclusion sociale, en cherchant à se rattacher à des appartenances de substitution pouvant donner sens à leur vie (plutôt d’ailleurs à leur mort). Placés devant des horizons vides, bouchés ou flous, ils s’enferment entre personnes qui pensent comme eux (réseaux sociaux, sectes, autres obédiences...) et via Internet, se font manipuler pour commettre des crimes. Mais que proposent nos sociétés comme valeurs communes à la jeunesse, autres que l’individualisme et la surconsommation ?
    Au final, par diverses opérations de remaniements personnels, des enfants de France, de l’occident, majoritairement nés de parents issus de l’empire colonial, ont pensé que l’heure est venue de faire payer les pays les plus puissants, qui sont, selon eux, les responsables du chaos et du malheur du monde... Ainsi, semblent particulièrement visés les pays que ces tueurs estiment le plus en lien avec leur propre histoire personnelle. Comme la France a un long passé colonial, de fait, au-delà de la culpabilité individuelle, chaque citoyen Français a sa part de responsabilité sur ce que l’Etat fait à l’international. Néanmoins, tout ceci n’explique pas pourquoi, alors que cet ensemble de facteurs déclenchant semblent réunis pour tous, seuls certains jeunes finissent par passer à l’acte ?

    **Question 2 : Faut-il changer quelque chose dans le vivre ensemble pour ne pas donner prise à nouveau à ce type d’événement ? Qu’est-ce que je suis prêt.e à faire localement ou plus globalement pour éviter que ne se reproduisent de tels évènements ?

    JPEG - 88.7 ko

    Education, service civique, reconnaissance, tisser des liens sont les principaux mots-clés du débat.
    Cette seconde question était manifestement plus difficile que la première. Moins de temps y a été consacré. Les participants ont écarté comme inefficaces les réponses purement répressives et comme paralysants les sentiments de crainte, de culpabilité ou la réaction de panique, d’autant que les politiques purement sécuritaires renforceraient le rejet de l’autre.
    Le nuage construit au cours du débat fait apparaître comme réponse majeure l’éducation. Cette prééminence recouvre cependant des nuances entre les participants. Par éducation, certains entendent : lutte contre l’échec scolaire, motivation des élèves grâce à la généralisation d’expériences pédagogiques probantes. En clair, l’éducation devrait préparer les jeunes défavorisés à une meilleure intégration à la société française. Mais une intervenante fait remarquer qu’on ne demande pas aux petits Français de "souche" de s’intégrer.
    Autre interrogation : l’école laïque, lieu de la mixité sociale, peut-elle enseigner le fait religieux et combler une ignorance souvent très grande ? Dans le cas des jeunes qui se recommandent de l’Islam, cette méconnaissance profite à des prédicateurs peu instruits. Il en est de même de l’enseignement de l’arabe classique : l’école publique peut-elle le disputer à des associations confessionnelles financées par des pays étrangers ?

    L’autre réponse est une sorte de service civique, comme moyen de retrouver une mixité sociale. Ce service civique, mixte, ni trop long ni trop court, permettrait un brassage des jeunes citoyens sur le plan générationnel, social, culturel et géographique, plus efficace que celui de l’ancien service militaire obligatoire.

    Les autres réponses relèvent du dialogue au sein des composantes de la société française :

    1. Reconnaissance de l’autre, que ce soit par l’ouverture aux autres cultures ou le dialogue inter religieux ; cette ouverture passant aussi par la lutte contre les stéréotypes (le Maghreb, ce n’est pas le couscous et la danse du ventre...), mais aussi par la reconnaissance de valeurs communes ;
    2. Entraide, lutte contre la ségrégation, partage du savoir, main tendue aux plus pauvres, aide à l’apprentissage de la langue ; toutes les initiatives qui permettraient de tisser des liens.

    Cette envie de dialogue pose la question des modalités concrètes de sa mise en œuvre. Chacun y apporterait en tout cas une conception différente et nuancée de son appartenance à la nation française.

    Au total, par-delà les nuances, ce débat fait apparaître une grande envie d’une société plus apaisée et plus fraternelle.

    3 Messages

    Répondre à cet article

SPIP Theme by The Masterplan